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La retraite

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La retraite

Tonton Pierre. C’est comme ça que tout le monde le connaissait. Si vous aviez demandé à l’une de ses connaissances quel est son nom de famille, il aurait réfléchi un peu, puis il aurait haussé les épaules, impuissant.

Dans l’ancien temps, quand il était jeune, il s’appelait Pierre. Il a été embauché à l’usine d’eau lourde en tant que mécanicien, fraîchement diplômé de l’école professionnelle.

Il a grandi avec l’usine. Tant que la construction de l’usine a continué, il a travaillé côte à côte avec les employeurs des entreprises de construction. Il a appris tous les tuyaux, comment souder en acier inoxydable dans l’argon, comment saisir les échangeurs de chaleur, et ensuite comment monter les plateaux des colonnes d’échange isotopiques de manière à ce qu’ils soient parfaitement horizontaux sur la surface.

Il était présent chaque fois que Nicolae Ceausescu visitait l’usine, l’applaudissant avec inimitié. Il était joyeux tout le temps, prêt à trouver un bon mot pour chacun de ses collègues, mais en même temps se retirait et se consacrait entièrement à son travail, qu’il aimait énormément.

Même avant la Révolution, en décembre 1989, il a épousé une fille qu’il fréquentait depuis deux ans, Hélène, employée au chantier naval. C’était un mariage tranquille au restaurant de la forêt de Crihala, avec ses parents, Hélène, et certains de leurs collègues.

Pendant la Révolution en décembre 1989 il avait déjà une fille âgée de plusieurs mois à soigner. C’est pourquoi il n’est pas sorti dans la rue à cette époque, il a même pris congé de l’usine, pour être avec sa petite fille, pour ne pas être blessé par la folie qui s’était produite à l’improviste.

Lorsqu’il a commencé la production réelle d’eau lourde, il a demandé à être transféré à la section principale de l’usine, les colonnes d’échange isotopique. C’était l’endroit le plus dangereux de l’usine, mais il était mieux payé là, et il avait besoin d’argent pour subvenir aux besoins de sa famille. Son épouse, Hélène, a été congédiée du chantier naval lors de la première restructuration en masse, et était à court d’argent après la fin de la période de chômage, car elle n’avait pas encore l’âge de la retraite nécessaire.

Ils vivaient encore avec la petite fille dans un appartement de deux pièces dans un bloc où les ouvriers de l’entreprise de construction avaient vécu avant 1989, à l’époque communiste. Pendant ces jours, les ouvriers ne se souciaient pas de l’état général de l’immeuble, ils savaient qu’après un certain temps ils quitteraient cette ville, de sorte que les murs étaient dégradés et sentiraient une odeur cage d’escalier grâce au sous-sol humide rempli avec des rats.

Il a refusé chaque fois d’aller au chômage lors de chaque restructuration, pas tenté par la compensation financière offerte à ceux qui sont partis. Il était convaincu que l’usine ne serait jamais fermée. Il a juste entendu tout le monde et a même à la télévision que l’eau lourde produite ici est la meilleure au monde. Il en était fier, du fait qu’il auusi avait contribué à cette fierté nationale.

Mais l’automne 2015 est venu lorsque le licenciement s’est avéré être inévitable. Il a protesté avec les autres collègues de l’usine, devant le siège de l’entreprise, devant l’agence gouvernementale, et dans les rues de la ville, mais il n’avait rien à faire.

Il n’avait que cinq mois jusqu’à ce qu’il puisse prendre sa retraite, mais il préférait chercher un emploi autre que de rester au chômage. Il lui semblait que s’il prenait des allocations de chômage, ce serait comme s’il mendiait. Et, bien qu’il fût pauvre, il n’avait jamais emprunté de l’argent.

Il a eu la chance d’avoir trouvé une entreprise qui installait des thermopanes qui, quand ils ont vu à quel point il était bon, l’ont embauché sur place avec un bon salaire. Tonton Pierre était heureux à nouveau.

Mais malheureusement, après une demi-année de travail à l’entreprise, un matin, alors qu’il se préparait à aller travailler, Tonton Pierre est tombé malade. Il ne s’était pas senti très bien toute la semaine. Sa femme l’a emmené à l’hôpital du comté, à l’urgence, le soutenant tout le chemin. Là, après deux heures d’attente, une infirmière qui s’ennuyait l’a regardé et a décrété que la nourriture était le problème, probablement, aller à la maison, se reposer, et le lendemain, ce serait comme neuf. Hélène le ramena, s’arrêta d’un endroit à l’autre pour se reposer et le mit au lit. C’est là que Tonton Pierre a reposé pendant deux jours, se sentant de mal en pis. Ils ont dû appeler à l’ambulance, qui est arrivé le soir. Ils l’ont hospitalisé, et après avoir fait des analyses, ils ont découvert la terrible nouvelle: il avait l’hépatite C à un stade avancé. Ils lui ont donné une ordonnance de traitement et l’ont renvoyé chez lui en lui disant qu’il n’y avait pas de place à l’hôpital et qu’ils avaient des cas plus graves.

Il a appris de ses anciens collègues que beaucoup de ceux qui avaient travaillé dans l’usine étaient atteints d’hépatite. Certains sont même morts de cela. Certains pensaient que c’était dû à l’instrument non stérilisé du dentiste d’usine. D’autres, que l’hydrogène sulfaté était à blâmer, et qu’un docteur en médecine du travail a eu raison il y a des années quand, après des études, a conclu que le sulfure d’hydrogène aurait des effets létaux au fil du temps sur les employés.

Hélène a emprunté de l’argent et a pris les médicaments sur ordonnance. Après une semaine, Tonton Pierre se sentait mieux, mais il ne pouvait plus travailler, alors il a décidé de prendre sa retraite. Maintenant, il avait l’âge. Il a rassemblé le cahier de travail, les certificats de l’usine, les copies des autres documents, les a tous mis dans le dossier et est allé avec eux à l’agence du comté de retraite.

Il réussit à peine à se faufiler parmi les gens surpeuplés dans le hall de l’institution. Il a regardé autour de lui désorienté. Un grand employeur de la compagnie de sécurité l’a vu gêner le trafic à l’entrée, et a demandé qui il cherchait. Il lui a dit qu’il voulait déposer les documents de retraite. C’est ainsi que Tonton Pierre est arrivé au bureau de l’agent qui vérifiait les documents de ceux qui demandaient leur retraite. Il alla directement à la porte, mais les autres qui attendaient là commencèrent à vociférer en pointant la file d’attente. Il a compris et s’est arrangé en bon ordre. Il y avait environ 20 personnes devant lui.

Après deux heures d’attente, il sentit que le sol sous ses pieds s’enfuyait. Il s’assit sur le banc à côté de lui. Après plusieurs autres heures d’attente, il avait encore 10 personnes devant lui. Il n’a pas été en mesure de déposer les documents ce jour-là, parce que l’officier a fermé le bureau à la fin des heures de travail, ignorant les protestations de ceux qui attendaient.

Le jour suivant, il est allé à l’institution à la première heure, décidé d’y rester jusqu’à ce qu’il déposra la demande de retraite. Son tour est venu après environ quatre heures. Il est entré dans le bureau et s’est arrêté devant l’officier. Celui-ci prit le dossier, distrait, et lui dit qu’il manquait des papiers. Il a rendu le dossier pour le compléter.

Après plusieurs jours passés dans diverses institutions et à l’usine, Tonton Pierre est revenu avec les papiers complets et le dossier a été accepté. On lui a donné un numéro d’enregistrement, et on lui a dit qu’il serait notifié dans 2-3 mois. Il est sorti de là, soulagé. Tonton Pierre était heureux à nouveau.

Mais ses médicaments, la nourriture, la petite fille, coûtent plus que ce qu’ils peuvent se permettre. Ils étaient restés avec le paiement à l’association des locataires. Ils ont dû emprunter à une entreprise qui leur a accordé un prêt basé seulement sur la carte d’identité, mais avec un grand intérêt. Ils allaient se débarrasser de ce prêt après avoir reçu son approbation de retraite et il aurait pris l’argent pour les mois précédents lorsque le dossier était en cours de vérification par l’agence de retraite. Un voisin compétent avait rendu compte de lui et lui avait dit qu’il prendrait une pension presque aussi importante que le salaire qu’il avait reçu à l’usine.

Après trois mois d’attente, voyant qu’il n’avait pas reçu de réponse de la part de l’agence de retraite, il s’y rendit et s’assit à nouveau. Il est entré avant la fermeture. Le fonctionnaire a regardé l’ordinateur et lui a dit que son dossier était en préparation. Revenir dans un mois.

Après six mois où il n’avait reçu aucune réponse, Hélène et Tonton Pierre étaient finis. L’argent emprunté était terminé. Ils étaient venus à souhaiter la mort de la mère d’Hélène, qui vivait seule dans une ville voisine. Hélène n’avait pas été à elle depuis près d’un an, mais, à 85 ans, elle se débrouillait encore très bien. Ils avaient mis tout espoir de vendre sa maison après sa mort.

Il a commencé d’aller chaque semaine à l’agence de retraite, espérant ainsi qu’ils se dépêcheraient d’approuver le dossier de retraite. Et de toute façon, il faisait plus chaud pendant l’hiver que dans leur appartement, où ils n’ont pas eu de chaleur dans les radiateurs depuis deux ans.

Au début de juin, Tonton Pierre a commencé à se sentir plus mal et ne pouvait plus sortir de la maison. Hélène avait repris son chemin vers l’agence de retraite. Chaque fois qu’elle faisait la queue, elle accueillait les gens, ils se connaissaient déjà.

Le 5 juillet, un jour quand le soleil brûlant faisait un grand four de l’immeuble, Tonton Pierre, du lit, demanda à Hélène de lui apporter une tasse d’eau. L’eau coulait encore au robinet. Hélène lui apporta de l’eau et s’assit au bord du lit à côté de lui.

«Prends soin de notre fille!»

C’est tout ce que Tonton Pierre a pu dire. Il a rendu l’âme tranquillement, calmement, comme il avait été toute sa vie.

Hélène resta sur le lit en le regardant. Elle l’avait aimé dès le premier instant où elle l’avait vu, pour sa manière d’être. Elle avait vécu à ses côtés les plus beaux moments de sa vie. Même si ça n’avait pas été trop.

Elle n’avait même plus la force de pleurer. C’était bien qu’elle ait envoyé la fille en vacances à sa mère. Elle lui dira plus tard, mais maintenant ç’est mieux comme ça.

Il se leva, soupira, prit une bougie qu’il avait sous la main, l’alluma et la mit dans un verre sur une chaise à la tête de Tonton Pierre.

Il se dirigea ensuite vers la porte pour aller chez ses voisins pour leur faire part de la mort de Tonton Pierre quand la sonnette retentit. Elle ouvrit la porte. Sur le seuil, le facteur, avec un visage rayonnant, sorti une pile de papier:

«Ç’est fini, Tonton Pierre peut payer une bière, il a reçu l’approbation de la retraite! Dites-lui qu’il peut aller à l’agence de retraite demain!»

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