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Philosophie de l’intelligence émotionnelle

Un concept adjacent à l’intelligence émotionnelle (IE), l’apatheia, souvent incomplètement traduite par le calme et incorrectement par l’indifférence, a été considéré par les stoïciens comme un état d’esprit dans lequel il n’est pas perturbé par les passions, étant considéré comme une qualité qui caractérise la sagesse philosophique. Aristote considère la vertu comme le moyen équitable d’excès et de carence d’émotion (metriopatheia), impliquant la gestion des réactions émotionnelles ou égoïstes à des événements externes qui ne peuvent pas être contrôlés. Pour les stoïciens, l’apatheia était la réponse rationnelle optimale à une réalité causée par la volonté d’autrui ou par la nature et qui ne peut être contrôlée. Seule sa propre volonté peut être contrôlée, par des jugements et des actions corrects (vertueux), en éprouvant de la satisfaction (eudaimonia) et de bons sentiments (eupatheia). Sénèque affirme également l’importance de la vertu dans notre propre bonheur : « gagner le chemin de la victoire dans toutes nos luttes, – parce que la récompense est … la vertu, la constance de l’âme et une paix gagnée pour toujours. » (Seneca 1917, chap. Lxxviii. 13-16) Le pironisme déclare qu’à travers l’épochè (suspension du jugement) l’esprit est amené à l’ataraxia, un état d’équilibre de l’âme. Comme dans le stoïcisme et l’épicurisme, l’eudaimonia est le but pyronistique de la vie et les trois philosophies l’ont placé entre l’ataraxia ou l’apatheia.

Kant distingue trois types « d’actions » pour lesquels il développe trois types d’intelligence :(Müller-Merbach 2007)

  1. L’intelligence technique (Kant : compétence) est requise pour les actions techniques. L’intelligence technique ne peut pas être mesurée précisément par des tests d’intelligence. C’est un indicateur de la façon dont on comprend les objets. L’intelligence technique doit se référer à des domaines de tâches spécifiques. L’intelligence technique est importante pour presque tous les postes sur le marché du travail.
  2. L’intelligence émotionnelle (Kant : pragmatisme) était largement ignorée avant 1995. Le cœur de l’intelligence émotionnelle est la maîtrise de soi. Il a été souligné par les philosophes chinois Confucius (Confucius 2013, chap. XIII) et Lao-Tzu in Daoism, (Tzu 1992, chap. 33) mais aussi par les philosophes grecs et romains Sénèque (4 av. J.-C. 65), (Seneca 1917) Épictète (50-138) (Epictetus 1928) et l’empereur Marc-Aurèle (120-181). (Marcus Aurelius et al. 1990) Épictète déclare que: « Aucun homme n’est libre, qui n’est pas maître de lui-même » (Epictetus 1928, 477) et que « Certains des choses sont sous notre contrôle, tandis que d’autres ne sont pas sous notre contrôle. » (Epictetus 1928, 483) Goleman (Goleman 1996) et Steiner (Steiner et Perry 1997) soutiennent l’importance de la maîtrise de soi sur la base de l’expérience empirique actuelle. L’intelligence émotionnelle est basée sur l’humanisme, les relations humaines et la responsabilité sociale. L’intelligence émotionnelle implique la capacité de comprendre les autres, de coopérer et de les influencer.
  3. L’intelligence éthique (Kant : sagesse) implique de nombreuses doctrines éthiques qui offrent des conseils partiellement opposés, comme l’éthique téléologique contre l’éthique déontologique, l’éthique normative contre descriptive, ou l’éthique normative contre intuitive. En outre, de nombreux concepts éthiques objectifs sont en concurrence.

Pour Kant, l’action technique et pragmatique est subordonnée à l’action éthique, et l’impératif catégorique est supérieur aux deux impératifs hypothétiques de l’action technique et pragmatique. Il s’ensuit que l’intelligence éthique sera considérée comme supérieure à la technique (compétence) et émotionnelle (pragmatique). L’éthique fournira le jugement final. Mais la grande variété de concepts éthiques rend difficile l’acceptation de la supériorité de l’intelligence éthique sur les autres intelligences.

La réflexion critique sur les aspects de l’intelligence émotionnelle peut s’expliquer par les différentes perspectives épistémologiques, reflet d’une maturité du concept. (Meleis 1998) Chan et Latham ont souligné la nécessité de trouver des preuves empiriques cohérentes pour la dimensionnalité de l’IE et de développer des méthodes appropriées pour sa mesure correcte et utile. (Sue-Chan et Latham 2004)

Une préoccupation des chercheurs est de savoir si l’IE est une théorie de la personnalité, une forme d’intelligence ou une combinaison des deux. De nombreuses études considèrent l’IE comme un facteur personnel associé à la compétence. (Spence, Oades, et Caputi 2004) Mais la plupart des chercheurs considèrent l’IE comme une conscience émotionnelle de soi et des autres, en plus de l’efficacité professionnelle et de la gestion émotionnelle. Selon Dulewicz et Higgs, (Dulewicz et Higgs 2000) l’IE est considéré comme une capacité au niveau ontologique incluant la compétence personnelle et sociale, qui favorise un état d’esprit positif malgré les exigences environnementales, (Cummings, Hayduk, et Estabrooks 2005) et qui aide à résoudre problèmes liés aux capacités émotionnelles et cognitives. (Ciarrochi, Dean, et Anderson 2002) Il est également considéré que l’IE a un potentiel inhérent à être développé et affiné par la réflexion, favorisant ainsi la croissance émotionnelle et intellectuelle. (Caruso, Mayer, et Salovey 2002) Spence considère l’intelligence émotionnelle du point de vue de la santé publique comme une capacité d’adaptation qui favorise le bien-être. (Spence, Oades, et Caputi 2004)

La critique de l’IE aborde les limites de la recherche empirique et les généralisations non justifiées, (Fineman 2004) considérant que les hypothèses ontologiques et épistémologiques déterminent les méthodologies de recherche. (Monti et Tingen 1999) Il est maintenant considéré que la seule façon d’identifier les « émotions » est par des mesures et des quantifications liées aux méthodes d’analyse descriptive et statistique, en utilisant différentes méthodes d’auto-évaluation et des mesures psychométriques. (Fineman 2004) Des recommandations ont été formulées concernant l’application d’approches qualitatives dans les recherches futures au sein d’IE. (Sue-Chan et Latham 2004)

La manipulation efficace et créative des émotions est une porte d’entrée vers un type de connaissance de soi qui mène à la liberté d’être authentique en soi à tout moment. (Hammer et 常二 1999) Dans ce contexte, une question essentielle est de savoir si le phénomène IE peut articuler plus clairement l’existentialisme humaniste par rapport à la discipline de la santé. (Dulewicz et Higgs 2000)

L’intelligence émotionnelle est considérée comme une habilité au niveau ontologique, importante pour promouvoir des humeurs positives indépendantes de l’environnement. (Cummings, Hayduk, et Estabrooks 2005) Le travail de Cummings place la perception et la cognition dans le contexte des efforts humains adaptatifs pour effectuer des changements en soi et dans son propre environnement. (Dai et Sternberg 2004) Selon Dulewicz et Higgs, les futures études épistémologiques de l’IE aborderont la conceptualisation de l’IE comme point de départ pour le développement théorique, les structures de support philosophiques pour différentes conceptualisations de l’IE à des fins méthodologiques et théoriques, et l’IE dans le contexte du développement des connaissances professionnelles. (Dulewicz et Higgs 2000) IE est un état humain qui englobe des potentialités a priori, actualisé en tant qu’expériences émotionnelles.

La sagesse est la capacité de penser et d’agir en utilisant la connaissance, l’expérience, la compréhension, le bon sens et l’intuition. Il est associé à des attributs tels que le jugement, les émotions (Grossmann 2017) et les vertus. (Staudinger et Glück 2011) (Walsh 2015) À cet égard, les scientifiques empiriques ont commencé à se concentrer sur le rôle des émotions dans la sagesse, (Kunzmann et Glück 2019) convenant que les émotions sont essentielles pour la gestion efficace des situations complexes qui exigent la sagesse. Une conclusion importante concerne la relation positive entre la diversité de l’expérience émotionnelle et le raisonnement sage, indépendamment de l’intensité émotionnelle. (Grossmann, Oakes, et Santos 2019)

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Nicolae Sfetcu
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Sfetcu, Nicolae, « Philosophie de l’intelligence émotionnelle », SetThings (15 mars 2020), URL = https://www.setthings.com/fr/philosophie-de-lintelligence-emotionnelle/

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